Danis_Bois_Verbatim

RENCONTRES D’ÉTÉ AVEC DANIS BOIS

Chaque année, depuis 1991, a lieu dans le château de Clairvans à Chamblay (39), un séminaire d’approfondissement des techniques du Sensible que j’anime assisté par mon équipe. Situé en pleine nature jurassienne, entouré d’arbres centenaires, ce stage est propice à la méditation, à la réflexion philosophique riche en sensations et en prises de conscience.

À propos de Danis BOIS
Masseur-kinésithérapeute, ostéopathe, au début de sa carrière, puis créateur de la fasciathérapie et de la gymnastique sensorielle, Danis Bois est professeur à l’université Fernando Pessoa à Porto, docteur en sciences de l’éducation et agrégé en sciences sociales spécialisation en psychopédagogie de la perception. Dans le prolongement de la fasciathérapie il a développé le concept de somato-psychopéda-gogie auquel est rattachée la gymnastique sensorielle. Il a également été directeur-fondateur du CERAP, centre d’étude et de recherche appliquée en psychopédagogie perceptive.

Le groupe, à chaque fois très important en nombre, est constitué de personnes venues de toute la France mais aussi de nombreux pays étrangers. Que les personnes soient jeunes ou âgées, débutantes ou expertes dans les pratiques du Sensible (la méditation, la gymnastique sensorielle, la somato-psychopédagogie ou la fasciathérapie), elles ont en commun de s’accorder un grand moment de ressourcement, de bien-être et de réflexion profonde.

Chamblay est toujours un moment particulier où je peux partager mes dernières découvertes. Cette année, j’ai mis l’accent sur la pensée de Spinoza, le concept de la pédagogie du Sensible et la méditation ciblée sur la respiration.

SPINOZA ET LA NATURE

Durant toute ma carrière universitaire, j’ai enseigné la philosophie et notamment celle de Maine de Biran, Rousseau, Bergson, Merleau-Ponty et Spinoza. Je trouvais dans leur philosophie des propos qui donnaient sens aux différents vécus rencontrés dans l’expérience de l’intériorité vivante du corps et de son lien avec la grande globalité. Chez ces auteurs, il y avait un questionnement qui faisait écho à mes recherches, mes observations et mes constats.

Je n’adhère pas de façon globale à l’idée de Dieu de Spinoza pour qui Dieu se révèle principalement par la raison. J’ai donc évacué assez rapidement la question de Dieu pour m’attarder sur la Nature, thème cher à Spinoza et qui m’est cher également. J’ai développé le concept de la nature en trois points :

  1. La nature comme ce qui n’a ni commencement, ni fin et qui n’a pas été créé par autre chose qu’elle-même (en philosophie, on parlera d’un en soi) ;
  2. La nature en tant qu’elle ne provient pas de la main de l’homme au plus proche de son état naturel. C’est ce qui reste quand on a enlevé les a priori, les croyances, les opinions qui se sont forgées au contact de l’extérieur et que Spinoza appelle les affects s’opposant à la puissance d’agir de la nature (ou conatus qui participe au maintien d’un équilibre harmonieux) ;
  3. Et enfin la nature en tant que singularité invitant à aller, grâce à la raison, vers la reconnaissance de sa propre nature et de ses points forts et points faibles afin d’agir en conséquence. Cette voie de libération repose sur l’observation minutieuse de soi-même, de ses passions, de ses émotions, de ses désirs et de sa constitution physique.

« Comment devenir plus présent à soi-même, à autrui et au monde ?  Comment mobiliser ce qu’il y a de plus grand dans l’homme pour expérimenter  ce qu’il y a de plus grand que l’homme ? »

LE MOUVEMENT INTERNE : L’EXPRESSION DE LA NATURE QUI SE DE DONNE À L’HOMME

Dans cette dynamique d’ensemble, j’ai repris la notion de « puissance d’agir » de la Nature qui se donne sous la forme d’un mouvement interne chez les personnes qui témoignent de leur expérience de la méditation et de la gymnastique sensorielle.

La méditation fait partie de notre paysage quotidien. L’étymologie du terme « méditer » nous renvoie à une double racine, l’une latine (meditation) évoquant la réflexion, l’autre sanscrite (medha), la sagesse. Aujourd’hui, l’expérience spirituelle désigne un ensemble de vécus intérieurs qui vont dans le sens de l’élévation de la personne et d’un éprouvé positif. La vision moderne de la méditation se revendique de la laïcité et s’appuie sur la science. J’ai proposé dans cette perspective une revue de la littérature scientifique et mis l’accent sur l’impact positif sur la santé physique et psychique de la méditation.

Depuis plus de trente ans, je propose des pratiques de méditation qui révèlent tout un univers de chaleur intérieure et de mouvement interne qui réchauffent le cœur et se diffusent à l’ensemble du corps stimulant les qualités de la chaleur humaine avec en sous teinte la question suivante : comment devenir plus présent à soi-même, à autrui et au monde ? Comment mobiliser ce qu’il y a de plus grand dans l’homme pour expérimenter ce qu’il y a de plus grand que l’homme ?

PLUS DE 700 MILLIONS : LE NOMBRE DE RESPIRATIONS AU COURS D’UNE VIE

À l’heure actuelle, la méditation moderne s’appuie sur la respiration. Elle s’avère pertinente pour apaiser l’esprit, calmer l’activité rythmique du cœur, et soulager les états de stress et d’anxiété. Pour ces raisons, durant cette rencontre, j’ai mis l’accent sur l’importance de la respiration dans la méditation pleine présence. Au repos nous respirons 12 à 18 fois par minute, soit 25 920 fois par jour et plus encore. Ce chiffre devient vertigineux rapporté à la durée d’une vie : plus de 700 millions de fois. La majeure partie du temps, cette activité se produit de façon plus ou moins consciente et se ralentit ou s’accélère en fonction de nos activités, de nos états émotionnels, affectifs ou de stress.

Les techniques utilisées habituellement s’avèrent efficaces dans l’apport d’oxygène, le rejet des déchets de l’organisme et dans le maintien des paramètres sanguins, mais elles sont surtout utilisées en tant qu’exercice de relaxation et de contrôle de soi. Parmi les différentes techniques, nous trouvons la respiration abdominale, la cohérence cardiaque (6 inspirations et 6 expirations par minute pendant 3 à 5 minutes).

La méditation pleine présence prend en compte ces différentes formes de respiration mais elle élargit le concept en l’enrichissant d’un ensemble d’exercices inédits et qui s’inspirent de la gymnastique sensorielle. Ainsi, le groupe a été amené à explorer la respiration sous un jour nouveau selon un protocole simple à réaliser qui intègre le geste à la respiration, l’importance de l’apnée de confort dans la dynamique respiratoire et l’importance du couple inspiration active et expiration passive.

« Le groupe a exploré  la respiration sous un jour nouveau selon un protocole simple à réaliser qui intègre le geste à la respiration, l’importance de l’apnée de confort dans la dynamique respiratoire et l’importance du couple inspiration active et expiration passive »

INTÉGRER LE GESTE À LA RESPIRATION : DES EXPÉRIENCES VARIÉES

Une participante témoigne ainsi :

« J’ai fait une découverte vraiment extraordinaire pendant ce stage. Ce travail sur la respiration est d’une complexité et d’un intérêt vital ; il a permis à la chaleur qui jusqu’alors restait terrée au fond de moi de venir imprégner les couches plus superficielles de mon corps. »

Dans cette technique, la respiration devient très vite une expérience corporelle mais aussi et surtout un désir de vivre comme le précise ce participant :

« Nous étions en train d’associer la respiration, le geste et le mouvement. J’ai senti et pensé dans la même seconde : inspirer c’est vivre, vivre c’est avancer. Dans l’immédiateté, un sens avait émergé de l’expérience corporelle. J’ai aussi senti l’intensité de mon désir de vivre à laquelle s’est vite associée la nécessite d’avancer ». Il est clair que la méditation sensorielle orientée vers la perception de la respiration agit sur les attitudes de vie. C’est ce qu’évoque cette autre participante :

« La respiration, quelle aventure ! Pour ma part, je laissais la respiration de côté, elle ne me gênait pas donc je ne m’en occupais pas. Rien qu’en y devenant plus présente, j’ai tout d’abord eu le sentiment d’être une insuffisante respiratoire qui s’ignorait. L’ampleur de l’insuffisance m’a tout d’abord impressionnée, puis énervée, puis poussée à persévérer. Le travail fut d’abord essentiellement physique : tous les tissus me semblaient tout d’abord collés dans mon thorax… Je bidouillais sans arrêt avec ma respiration pour l’ajuster avec le mouvement… Heureusement, j’ai eu quelques moments de grâce… Je commence à ressentir comment je vais respirer le monde autrement et à quel point cela changera tout pour moi »

DE LA RESPIRATION MÉDITATIVE À LA GYMNASTIQUE SENSORIELLE : LE MOUVEMENT CODIFIÉ DE LA RESPIRATION

La gymnastique sensorielle est un hymne à la respiration pleine et globale. Tous les exercices proposés dans la dynamique codifiée visent à favoriser le lien entre la grande respiration appelée par certains la « respiration cosmique » et la respiration organique. Chaque organisme s’efforce de progresser, de grandir, de parvenir à une plus grande perfection. Il y a une manière de respirer différente. On peut respirer à pleins poumons, à plein cœur en y mettant toute son âme, toute sa sensibilité et à pleine vie à travers le désir de vivre, l’envie d’être soi, finalement, la joie d’être. La structure du mouvement codifié est conçue pour respirer à plein corps et transcender nos propres limites. Tous les mouvements divergents représentent une inspiration gestuelle à travers des mouvements vers le haut, vers l’avant et vers le dehors, tandis que les mouvements convergents représentent l’expiration, à travers des mouvements vers le bas, vers l’arrière et vers le dedans du corps selon une rythmicité qui associe la respiration classique, ou la respiration qui touche la dynamique de la nature naturante (1), un moment d’éternité dénommé ainsi par Spinoza pour définir un instant hors du temps qui n’a ni commencement, ni fin, selon des lois déterminées de la nature.

LE CORPS ENGLOBE LES DIMENSIONS PHYSIQUE, SENSORIELLE, ÉMOTIONNELLE ET AFFECTIVE

Spinoza ne considère pas le corps uniquement sous son aspect physique, mais sous celui de la corporéité qui englobe les dimensions physique, sensorielle, émotionnelle et affective. Mais de plus, pour Spinoza, nous pensons à partir de notre corps. La perception que nous avons du monde est liée à la manière dont le corps est affecté par le monde extérieur, d’où découle notre tendance à l’optimisme ou au pessimisme. Le conatus est pour lui une loi universelle de la vie. Comme lui, je crois à cette force du vivant qui tend vers la perfection, vers la joie et la sagesse prise dans le sens de Misrahi « l’itinéraire de la sagesse ne sera pas une ascension vers le ciel, ou l’au-delà indicible, mais à l’approfondissement de l’existence elle-même dans notre monde unique. » (2)

Les rencontres de Chamblay sont le plus souvent un moment déterminant pour les personnes présentes. Il s’y joue des coups de cœur qui font un effet miroir, qui interpelle en amenant sur des pistes réflexives qui n’avaient pas encore été explorées jusqu’alors. Un moment de résonnance qui fait écho à sa propre vie, à son existence et enfin, un moment apaisant grâce à l’atmosphère silencieuse habitée par la présence profonde de chacun.

POSER UN REGARD RATIONNEL SUR DES CHOSES IRRATIONNELLES

Respirer et bouger depuis la lenteur de la profondeur ont amené les participants à poser un regard rationnel sur toutes ces choses irrationnelles. En les invitant à diminuer la tristesse qui assombrit leur existence et les étouffe dans une petite respiration, ils ont découvert une respiration qui les invitait à se déployer dans leurs gestes comme dans leur vie.

Un Verbatim à retrouver dans Ostéomag #41

REFERENCES

(1) Spinoza distingue deux types de nature, la nature naturante, essence divine éternelle et infinie, activité autonome et productrice et la nature naturée désignant le réel de la nature. Pour Spinoza, la nature ne désigne pas la faune ou la flore ou les montagnes, mais le cosmos ou la nature qui existe de toute éternité.

(2) Misrahi R. Spinoza, Entrelacs, 2005, p. 54.

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